Télévision numérique terrestre : les enjeux pour la distribution

Dernier domaine de l'électronique de loisir resté à l'analogique, la télévision s'apprête à basculer dans le tout-numérique. Au programme : 33 chaînes pour tous, son et image en qualité DVD et un parc complet de téléviseurs à renouveler. Une question reste cependant en suspens : comment le matériel nécessaire sera-t-il distribué ?

L'histoire de la télévision numérique terrestre (TNT) en France débute comme un conte de fées. Et en ce début d'année, le conteur a pour nom Dominique Baudis, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), qui affirmait solennellement le 15 janvier : « L'année 2002 sera celle de la télévision numérique terrestre et l'année 2003, celle de sa croissance. » Sans oublier un avertissement sans frais aux méchants de l'histoire, TF1 et M6 : « Le point de non-retour est déjà franchi », puisque la date limite de remise des dossiers de candidature à la TNT est fixée à la mi-mars. Ainsi donc, par la grâce d'une décision gouvernementale, tous les foyers du pays recevront bientôt, en lieu et place des 5 ou 6 chaînes analogiques actuelles, 33 chaînes, dont une moitié environ gratuites. Le tout sans changer de téléviseur (ou presque ?), sans investir dans une parabole et sans attendre que l'un ou l'autre câblo-opérateur ait tissé sa toile jusqu'à leur immeuble. Ajoutons que les 33 chaînes seront diffusées en numérique, ce qui signifie une qualité d'image et de son que les industriels comparent à celle du DVD.

Des industriels d'autant plus enthousiastes que, malgré sa gratuité, la TNT nécessite d'investir dans un décodeur numérique. Ou, mieux, d'échanger son téléviseur analogique actuel contre un modèle numérique, qui sera fatalement un peu plus cher. À terme, et le conte de fées se poursuit, c'est tout le parc français de téléviseurs - plus de 35 millions d'appareils - qui devrait se renouveler. Les distributeurs ont donc toutes les raisons de rejoindre les rangs des partisans de la TNT, qui bouleversera quelque peu leur rayon télévision et leur offre d'abonnements, mais générera des ventes massives d'appareils. Avec une donnée à garder en tête : premier segment de l'électronique grand public en valeur, le téléviseur génère à lui seul un chiffre d'affaires annuel avoisinant 1,7 milliard d'euros.

Les rayons vont donc voir arriver, en principe fin 2002, de nouveaux types de téléviseurs compatibles avec la réception numérique. Des appareils qui existent déjà et dont le surcoût, par rapport aux modèles actuels, est estimé par les industriels membres du Simavelec (Syndicat des industries de matériels audiovisuels électroniques) à environ 300 EUR. « Nous sommes dans les starting-blocks depuis des années, rappelait récemment Jean-Michel Perbet, chief operating officer de Sony Europe. Nous fournissons déjà des terminaux en Allemagne, en Angleterre C'est un axe de développement fondamental pour nous. »

Quantité, qualité, simplicité

Chez Thomson Multimedia, Richard Guillorel, vice-président Europe, souligne l'une des conséquences concrètes du passage au numérique : « Les constructeurs ne mettront sur le marché que des téléviseurs au format 16/9 avec une qualité de son numérique. » Côté décodeurs, on prévoit la coexistence de modèles très basiques permettant seulement de recevoir les nouvelles chaînes - et dont le prix pourrait se situer entre 150 et 300 EUR - et de modèles beaucoup plus évolués. Pour ces derniers, Richard Guillorel estime que « les prix seront fixés par les opérateurs de contenu payant, voire par le marché ». Autant de nouveaux appareils théoriquement faciles à vendre si l'on insiste sur les trois avantages clés de la TNT que souligne Bernard Heger, délégué général du Simavelec. « La quantité : 15 ou 18 chaînes gratuites au lieu de 6. La qualité : un son et une image numériques. Et la simplicité, un argument énorme pour la grande distribution : avec la TNT, vous branchez et ça marche ! »

Le bonheur semble donc à nos portes. Demain, les 70 % de Français qui ne sont abonnés à aucune télévision payante vont voir leur offre de programmes tripler, moyennant un investissement de départ raisonnable. Chez Darty, un responsable se veut optimiste : « Il est difficile de parier sur le succès de la TNT sans savoir quelles chaînes seront proposées. Mais une nouvelle technologie dynamise toujours le marché. Nous nous attendons à un développement des ventes. » Pourtant, même les pro-TNT le reconnaissent, la partie n'est pas gagnée. Car un point au moins doit amener chacun à s'interroger : dans les pays où la technologie a été lancée, les résultats ne sont pas glorieux. « C'est un flop dans tous les pays européens. En Angleterre, 25 % des gens qui ont acheté le décodeur ne reçoivent pas la télé numérique », martèle Guillaume de Guerre, secrétaire général de TPS. « L'Espagne et l'Angleterre se sont trop focalisés sur le nombre maximal de chaînes et le prix minimal pour le décodeur, tente d'expliquer Bernard Heger. Cela ne veut rien dire, nous ne sommes pas sur ce modèle. » Entre ces deux visions, Victor Jachimowicz, directeur études et perspectives de la Fnac, incarne une sorte de ligne réaliste : « Jusqu'à présent, en Europe, c'est un bide. On m'a toujours expliqué que c'était pour de bonnes raisons, moi je veux bien ! Mais je vois tout de même deux choses : c'est une technologie nouvelle qui ne se rentabilisera pas en quelques mois, ni même peut-être en quelques années ; et, surtout, tout dépendra du contenu et de sa capacité à satisfaire les consommateurs. »

Le coin étant enfoncé, Guillaume de Guerre, de TPS, développe : « Aujourd'hui, on dit aux gens, en 2003 ou 2004, vous aurez 15 chaînes gratuites. Forcément, c'est intéressant. Mais on oublie de leur parler des problèmes de couverture de certaines zones géographiques, on ne leur dit pas combien coûtera le terminal, on passe sur le fait qu'il faudra repositionner certaines antennes Il y a beaucoup de freins et il faut en prendre conscience ! »

Attention au contenu des chaînes proposées

Au Simavelec, Bernard Heger reconnaît volontiers que le problème des antennes ne doit pas être oublié. « Actuellement, lorsque vous achetez une télévision, vous la branchez et il y a une image, explique-t-il. Avec la TNT, si votre antenne est bien orientée, vous êtes en qualité numérique ; sinon, c'est l'écran noir ! Nous savons que cela inquiète les distributeurs, car c'est sur eux que les consommateurs déçus déverseront leur rancoeur. Nous avons donc lancé une vaste campagne afin que chacun sache si son immeuble est compatible TNT. Mais la mise à niveau n'est pas très chère. » En revanche, le représentant des constructeurs s'oppose à Guillaume de Guerre sur le coût des appareils numériques. « 150, 300 EUR ou plus, ce n'est pas le plus important. Si l'offre de programmes est mauvaise, n'importe quel prix sera trop élevé. Si la qualité est là, ça ne le sera pas. On en revient toujours au contenu. Si l'offre est minable, nous ne vendrons pas un seul téléviseur numérique, même si les chaînes sont gratuites ! »

Autre incertitude : quel type d'appareil les consommateurs privilégieront-ils, et de quelle façon se les procureront-ils ? Sur le premier point, industriels et distributeurs semblent à l'unisson. « Il y a un marché pour des boîtiers type set-top box plus ou moins évolués, estime Victor Jachimowicz à la Fnac, mais la plupart des gens préfèrent se passer des boîtes et des branchements, c'est plutôt la télé qui doit intégrer le décodeur, et cela se paie. » « La distribution n'aime pas les décodeurs, et les clients n'aiment pas empiler les boîtes sur leur télé, renchérit Bernard Heger. Mais ils aiment les télés, d'autant que, dans l'inconscient, ce qui est télé est gratuit et ce qui est boîtier est payant. C'est irrationnel, mais c'est comme ça »

La question du modèle de vente n'est pourtant pas vraiment réglée et certains opérateurs espèrent adopter un modèle de distribution proche de ce qui existe aujourd'hui, avec décodeur loué à l'abonné. Un système qui prive le distributeur et le constructeur de marge de manoeuvre. TPS ne semble pas décidé à s'arc-bouter sur cette position, mais chez CanalSatellite, où l'on annonce un nouveau terminal intégrant disque dur et internet, on estime que le modèle - vente ou location - « n'est pas encore déterminé ». Sur ce plan comme sur d'autres, remarque-t-on chez Darty, « les distributeurs ne peuvent être que spectateurs des décisions qui seront prises par les pouvoirs publics et les opérateurs ».

Au stade du lobbying

Bernard Heger affiche quant à lui une position ferme : « Ce sont des appareils d'électronique grand public qui doivent être vendus dans la distribution. Mais nous en sommes encore au stade du lobbying. Si c'est un modèle de location type Canal + qui l'emporte, nous aurons perdu. » Moins pessimiste, le constructeur de décodeurs Sagem entrevoit une cohabitation possible entre produits vendus aux prix réels et modèles subventionnés par les opérateurs. « Mais il ne faut pas tomber dans le parallèle avec la téléphonie mobile, prévient un responsable. Ici, il ne s'agira pas d'une prime à la prise d'abonnement, ce sera moins violent sur le plan économique. » Autant dire que nombre de questions restent à régler, ce qui inspire au toujours philosophe Victor Jachimowicz une conclusion qui se veut optimiste : « Il est vrai que tout cela n'est pas d'une limpidité folle. Mais si on parvient à expliquer simplement aux gens qu'ils pourront capter 30 chaînes de qualité pour un prix donné, il n'y a aucune raison que ça ne décolle pas. »

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 1752

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

X

Produits techniques, objets connectés, électroménager : chaque semaine, recevez l’essentiel de l’actualité de ces secteurs.

Ne plus voir ce message