Thierry Cotillard, président de Perifem: « Le commerce va devoir investir 3,5 milliards d'euros par an pour répondre aux nouvelles lois sur l’environnement »

L’ancien président d’Intermarché et toujours adhérent de l’enseigne, préside Perifem la fédération technique du commerce et de la distribution, depuis six mois. Il explique à LSA ses ambitions. 

 

Partager
Thierry Cotillard, président de Perifem: « Le commerce va devoir investir 3,5 milliards d'euros par an pour répondre aux nouvelles lois sur l’environnement »
"Nous pouvons avoir, tous ensembles, de solides et sérieuses ambitions", Thierry Cotillard.

Quelles sont vos ambitions pour Perifem ?

Avant de parler de la feuille de route, j’aimerais évoquer mes sentiments. Je sais que chaque enseigne dispose de sa dynamique, mais notre ambition est vraiment de créer une dynamique collective. D’autant plus que trois bonnes raisons nous incitent à l’optimisme concernant la transformation de notre métier. Le premier argument, alors qu'on pensait ne pas y arriver ou faire bouger difficilement les lignes, c'est qu’il n’y a jamais eu autant de maturité sur les sujets de la transition écologique. La question n'est pas de savoir s'il faut le faire mais plutôt quelles actions mener indépendamment ou collectivement. Et ce, bien évidemment, sans mettre en péril la croissance économique et la rentabilité de nos entreprises. On doit passer d'une logique de moyens à une logique de résultats et on doit finalement davantage penser compte-à-rebours plutôt que simple feuille de route. Le premier alignement des planètes est là. Le 2eme argument, à la NRF à New-York, nous avons vu beaucoup de solutions technologiques qui vont arriver sur le marché et qui vont permettre d'accélérer ces transformations dans nos entreprises, par exemple sur les systèmes sécurité. Enfin, le 3ème argument, je crois plus que jamais à la capacité collective. Et dans ce domaine, il y a clairement l'avant et l'après Covid. Pour ces 3 raisons, je pense que nous pouvons avoir, tous ensembles, de solides et sérieuses ambitions.
Mais alors quelle est votre feuille de route ?

Nous ne sommes pas juste là pour expliquer à nos 230 adhérents le sens des lois. Nous voulons peser sur les textes et le débat public. Et l’enjeu est de taille. Pour les Assises du commerce, nous avons chiffré pour le compte de la FCD le coût des différentes lois qui viennent d’être votées autour de l’environnement. Et l’addition que nous y avons présentée est salée. Je dirais même que cela fait peur. Cela revient à dire que si nous ne sommes pas aidés, les conséquences seront lourdes sur les prix et surtout en période d’inflation. Pour les panneaux photovoltaïques sur les toitures ou sur ombrières, il faudra compter 400 millions d’euros par an. Ou 100 millions pour l’obligation de végétalisation et d’ombrage des parkings. Je peux aussi évoquer 100 millions pour l’obligation d’installer des fontaines à eau dans les magasins (une fontaine pour 300 personnes) ou 500 millions pour les bornes de recharge (obligation d’équiper d’ici à 2025 d’équiper au moins 5% des places de parkings existants). La liste des obligations est ainsi très longue et, à l’arrivée, la facture est 3,5 milliards par an jusqu’à au moins 2025 et 2,8 milliards par an jusqu’à 2030. Le plus lourd étant la demande de diminuer la consommation énergétique des sites de 40% d’ici à 2030 (2 milliards d’euros). Et, nous ne voyons pas l’Etat faire marche arrière sur ces sujets. En résumé, si nous faisons ce que l’Etat demande l’impact sera 0,6% d’inflation par an jusqu’à 2030. Et je vous rappelle que les matières premières flambent et que nous sommes face à la problématique du pouvoir d'achat des Français. Il n’est donc pas responsable de penser que nous ne soyons pas accompagnés pour transformer nos commerces.

Que réclamez-vous exactement ?

Les élections présidentielles nous offrent une fenêtre de tir. Nous allons en profiter pour revendiquer des choses qui nous paraissent importantes pour nos adhérents. Plus concrètement, beaucoup d’aides s’arrêtent en 2022 et nous allons demander qu’elles soient prolongées jusqu’à 2025. Je parle de l’installation, par exemple, des bornes sur les parkings avec l’aide d’Advenir. Il y a aussi le sujet du suramortissement des installations froid dans la GMS. On passe en CO2 ou des fluides qui sont beaucoup moins impactants pour le climat. Or une aide fiscale nous permet jusqu’à la fin de l’année de sur-amortir l’investissement de 40%. Il faut également prolonger cette aide. Et quand nous regardons ce sujet-là, nous devons faire savoir aux enseignes que ce dispositif fiscal intéressant existe. En effet moins de 200 dossiers ont été déposés en 2021. C’est vraiment trop peu. Rien que chez Intermarché, 200 points de vente ont changé leurs fluides l’année dernière. Nous sommes donc sur un ratio d’utilisation de cette la loi de l’ordre de 20%. Le rôle de Perifem est de dire et de redire qu’il ne faut pas passer à côté de cette loi qui nous permet de défiscaliser parce que nous investissons ! Nous sommes d’autant plus crédibles à le faire savoir que Perifem est à l’origine de ce suramortissement voté en loi de finance !

Mais le gros chantier reste la diminution de la consommation énergétique des sites de 40% d’ici à 2030 …

Oui, ici on parle de 2 milliards d’investissement pas an ! Là, c'est la force collective qui, avec le gouvernement, doit proposer les solutions de financement. Pour l’instant, la copie est blanche. Même l’Etat, qui est lui-même concerné pour ses bâtiments, n’a toujours pas budgétisé un euro sur ce sujet. Nous n’avons pas les moyens d’atteindre 40% comme cela en claquant des doigts. Et je vous rappelle que trop de peu de distributeurs savent qu’en septembre 2022, donc cette année, il faudra définir son point de référence de consommation énergétique pour qu’en 2030 ils arrivent à -40%. Nous avons un gigantesque boulot de préparation et de méthode. Car si le point zéro est mal calculé, il sera compliqué d’arriver à ce fameux -40%. Si vous vous trompez sur votre point zéro cela risque de vous coûter très cher à la sortie…

Vous travaillez aussi sur les questions de sécurité.

Oui et plus particulièrement sur l’aide de l'intelligence artificielle à la sécurité des magasins. Aux Etats-Unis, les caisses automatiques sont contrôlées par des caméras. Selon les mouvements des clients, des algorithmes permettent de détecter une anomalie, et d’apporter des éléments au client ou à la caissière pour éviter un blocage. Aujourd'hui, une telle pratique reste compliquée en France et nous en parlons avec la Cnil pour que la loi change. Nous attendons de la Cnil un juste milieu. Nous sommes pour la protection du consommateur mais aussi pour la lutte contre la démarque. Il faut savoir que la démarque des caisses automatiques est 2 fois supérieure à la démarque des caisses classiques. Quand vous êtes à 2% d’anomalies en classique, vous montez à 4% en automatique. Et cet exemple de l’intérêt de la vidéo avec l’intelligence artificielle est loin d’être unique. Je peux aussi vous parler de lutte contre le terrorisme, de comptage des clients pour respecter la règlementation liée aux incendies, de comptage des clients pour respecter les jauges liées au Covid, de la disponibilité des produits en rayon (moins de ruptures) ou de l’analyse du parcours client. La Cnil a pris conscience de nos besoins et a lancé une consultation publique ces sujets. Les choses peuvent donc avancer. Du moins nous l’espérons…

Il y a aussi le sujet des interpellations…

Effectivement, lorsque nous prenons un voleur sur le fait nous appelons la police. Ils viennent ou pas. Un commerçant peut ensuite passer deux heures au commissariat pour faire sa déposition et, très éventuellement, le voleur suspect sera auditionné s’il a volé 5 bouteilles de vodka. Mais il sera libéré dans la foulée et reviendra 2 jours après. C'est infernal ! C’est pourquoi nous souhaiterions, comme en Suisse, avoir la possibilité de donner l’assermentation à nos sociétés de vigiles pour mettre des contraventions. En France, en dessous de 200 euros, le procureur ne traite pas nos plaintes tellement ils ont de dossiers à gérer ! En dessous de 200 euros, le vol à l’étalage est classé sans suite. Nous évoquons cette question depuis plusieurs années avec le ministère de l’intérieur.

Quels sont vos autres chantiers ?

Sur le sujet du gaspillage alimentaire, l’idée est de prolonger les dates de consommation. Sur certaines DLC courtes, nous n’avons même pas le droit de donner des produits à des associations. C’est aberrant et c’est clairement du gaspillage. Nous enlevons de nos rayons, par exemple, les œufs à 7 jours. C’est triste de les mettre à la poubelle alors qu’ils sont consommables. On peut ainsi sauver des millions d’œufs et les donner à des associations. N’oubliez pas que du producteur au frigo, c’est 20% de la production qui finit à la poubelle. C’est énorme !

Nous travaillons également sur l’emballage et notamment de la consigne. Doit-on développer la consigne en France, sous quelle forme et pour quelles familles de produits? Nous allons clairement poser le sujet. Nous évoquons aussi la possibilité de rendre possible le bio en vrac. La loi Agec nous interdit le plastique pour le bio en vrac alors qu’aujourd’hui tout le bio est plastifié. C’est un non-sens total de la démarche. Nous savons que c’est un problème de passage en caisse : nous sommes incapables de différencier le bio et le conventionnel lors du passage en caisses. Nous allons poser le problème et voir s'il n’y a pas des technologies. Il a déjà été évoqué de l’encre avec QR Code. Cette piste n’a pas été fructueuse mais il y peut-être d'autres pistes à étudier. En tout cas, on se doit, de se poser la question. Nous nous devons aussi d’avoir des ambitions sur un transport moins carboné. Il faut qu'on crée, comme on l'a fait avec les fournisseurs de meubles froids, un accord entre distributeurs, fournisseurs de camions et transporteurs, pour avoir une consommation moindre. Il faut qu'on anticipe l'extension des quotas carbone qui vont être mis en application sur le métier de la logistique en 2025. L’idée est de créer une commission et dire, tous ensemble, dans un objectif commun et non pas en concurrence, qu’en 2030 la distribution aura baissé sa consommation carbone, par exemple, de 20%. Nous avons bien vu avec les meubles de froid car cela a permis de se donner des objectifs mais surtout de prévoir des plans d’investissement dans le temps et de ne pas en faire un élément concurrentiel mais un objectif commun. Su ce thème, l’impulsion politique sera bien évidemment nécessaire et même importante.

Avec toutes ces obligations, n'y-a-t-il pas un risque d’embourgeoisement du commerce traditionnel?

Le risque est réel. Et c’est pourquoi nous nous battons pour que tous ces chantiers soient accompagnés financièrement par l’Etat. Nous sommes d’accord pour dire que la consommation doit aller dans cette direction, mais ce coût, si nous ne sommes pas aidés, va créer des distorsions de concurrence vis-à-vis de l’ e-commerce et du Quick-commerce. Nous ne pouvons pas l’accepter et nous devons vraiment nous défendre pour que nos nouveaux concurrents ne soient pas favorisés. Dans le cas contraire, l’écart de compétitivité va s’accroitre et il s’agira clairement d’une distorsion de concurrence. Il faut bien comprendre que très vite, nous sommes rappelés par la patrouille sur la question du pouvoir d’achat et de notre modèle économique. Et je vous rappelle que le commerce en France investit 11 milliards d’euros par an. L’Etat ne doit pas l’oublier quand il nous demande d’investir 3,5 milliards d’euros tous les ans pour répondre aux nouvelles lois… Pour essayer d’y répondre, nous n’avons pas le choix que d’être meilleurs sur tous nos coûts de distribution parce que le coût du carrelage, notre coût outil, va exploser de 30%.

Propos recueillis par Yves puget

Sujets associés

NEWSLETTER Quotidienne

Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.

Votre demande d’inscription a bien été prise en compte.

Votre email est traité par notre titre de presse qui selon le titre appartient, à une des sociétés suivantes...

Votre email est traité par notre titre de presse qui selon le titre appartient, à une des sociétés suivantes du : Groupe Moniteur Nanterre B 403 080 823, IPD Nanterre 490 727 633, Groupe Industrie Service Info (GISI) Nanterre 442 233 417. Cette société ou toutes sociétés du Groupe Infopro Digital pourront l'utiliser afin de vous proposer pour leur compte ou celui de leurs clients, des produits et/ou services utiles à vos activités professionnelles. Pour exercer vos droits, vous y opposer ou pour en savoir plus : Charte des données personnelles.

LES ÉVÉNEMENTS

Tous les événements

Les formations LSA CONSO

Toutes les formations

LES SERVICES DE LSA CONSO

Trouvez les entreprises de la conso qui recrutent des talents

HAYS

Ingénieur commercial ENR H/F

HAYS - 07/02/2023 - CDI - Millau

+ 550 offres d’emploi

Tout voir
Proposé par
LSA

ARTICLES LES PLUS LUS