Une fausse bonne idée

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YVES PUGET EDITO
YVES PUGET EDITO© © laetitia duarte

De temps en temps, les « politiques » sont pour le moins étonnants, voire désarmants. Nul ne peut dire s’il s’agit de candeur, d’un manque de maîtrise des dossiers ou d’une course effrénée à la médiatisation. En revanche, il est certain que la proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale par le député du Nord Jean-Pierre Decool (apparenté UMP) entre dans une de ces catégories. Avec une soixantaine de députés de tous bords politiques, il veut tout bonnement obliger les magasins de plus de 1 000 m² à donner tous leurs invendus alimentaires aux associations caritatives. Au départ, cette idée est plus que louable. Aujourd’hui, un tiers des aliments produits pour la consommation humaine sont perdus ou gaspillés. En France, chaque grande surface produit 200 tonnes de déchets par an. Ce gâchis représente une perte annuelle de 400 € par foyer !

« Des députés veulent obliger les magasins de plus de 1 000 m² à donner tous leurs invendus alimentaires aux associations caritatives. »

Fort heureusement, la grande distribution et les associations caritatives n’ont pas attendu que le législateur s’en mêle pour avancer. Les hypers et supermarchés sont ainsi les premiers contributeurs privés des banques alimentaires. Ils fournissent 30 % des produits collectés. Soit la bagatelle de 26 000 tonnes de denrées. Au total, plus de 120 millions de repas sont donnés chaque année. C’est pourquoi bon nombre d’acteurs, au-delà d’être quelque peu vexés de l’ignorance du travail quotidien qu’ils effectuent, voient d’un mauvais œil l’intervention du législateur. Pour commencer, les grandes surfaces n’offriront jamais la totalité de leurs invendus, comme ceux ayant une date limite de consommation (DLC) dépassée ou les boissons alcoolisées. Il existe aussi des produits « à risque » qui exigent une parfaite maîtrise de la qualité sanitaire (fruits de mer, viandes non préemballées…). Ensuite, une logistique est nécessaire, des chambres froides, des camions réfrigérés ou des hangars pour stocker les denrées… Or, bien souvent, les associations ne sont pas organisées pour gérer de tels flux. Qui va payer ? Enfin, il convient de ne pas oublier que les grandes surfaces sont ravies de donner leurs invendus, puisqu’elles profitent ainsi d’un crédit d’impôt de 60 % de la valeur d’achat des produits. En s’appuyant sur la Belgique, qui a voté une telle loi, les auteurs de ce projet oublient quelque peu cette incitation fiscale qui n’existe pas là-bas…

Le député Jean-Pierre Decool compte pourtant faire passer son projet en septembre. On verra s’il sera enterré, comme beaucoup d’autres, ou si, parce que « politiquement correct », il passera devant les élus. Reste qu’un tel diktat ne résoudra pas le problème. La balle est surtout dans le camp des acteurs. Les distributeurs peuvent aller encore plus loin en limitant la quantité d’invendus (l’éternel problème de la gestion des stocks), en organisant encore mieux leurs réserves et en sensibilisant tous les rouages de leurs organisations. De leur côté, les associations tentent de se professionnaliser, de s’équiper et de se regrouper. Quant à l’État, il doit comprendre que ce n’est pas en imposant des contraintes supplémentaires que le gaspillage disparaîtra. Le temps n’est pas à l’obligation ou à la répression. Il est à l’action et à la facilitation. Même s’il est beaucoup plus facile de demander de faire que de faire...

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Article extrait
du magazine N° 2330

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