Volailles : l'après-Bourgoin

En entrant dans le capital des ex-sociétés Bourgoin, la coopération agricole les « reconnecte » avec l'amont de la filière avicole, perdu de vue. Si Douce France doit être encore rentabilisée, Duc se voit renforcé sur la volaille certifiée et Arrivé sur les labels.

A première vue, c'est la loi de la jungle. Le mastodonte tombé à terre, ses concurrents se repaissent de ses « abattis » pour mieux résister eux-mêmes sur le difficile marché de la volaille. À Duc, les outils susceptibles de nourrir ses ambitions en volaille certifiée. À Arrivé, un label Rouge de plus, pour se hisser dans la hiérarchie des spécialistes du poulet fermier. À Gastronome (et ses alliés), la gestion opérationnelle de la très populaire marque Douce France, ultime survivance du défunt groupe Bourgoin.

Et pourtant, ce « dépeçage » du deuxième opérateur français est beaucoup plus réfléchi qu'il n'y paraît. Orchestré par Sofiproteol, établissement financier représentant les intérêts du monde agricole, il a d'abord eu pour but de réimpliquer la filière de production avicole dans la marche des diverses sociétés volaillières reprises. Affaires d'où les producteurs et leurs coopératives avaient été tenus à l'écart à l'époque flamboyante de Gérard Bourgoin. Non sans devoir payer les pots cassés au moment de la débâcle, avec une ardoise auprès des coopératives avoisinant les 76 millions d'euros.

Deuxième objectif énoncé par le porte-parole de Sofiproteol : « Répartir les biens de l'ex-groupe Bourgoin entre des opérateurs de taille moyenne, pour qu'ils se trouvent mieux placés face aux GMS. » De fait, une proposition de reprise concertée LDC-Doux a été écartée. Finalement, en évitant d'accroître l'emprise des leaders et en consolidant au contraire les places des challengers, ce scénario maintient le « paysage volailler français » en l'état, plus qu'il ne le bouleverse.

Symbole du droit de regard désormais exercé par l'amont de la filière : la marque phare Douce France - ainsi que la signature secondaire Chaillotine - voient leur destin pris en main par une pure émanation de la coopération agricole, Volailles de France. Cette structure, qui associe des organismes représentant les intérêts agricoles (Sofiproteol, Uncaa, Unigrain) et le volailler Gastronome (lui-même coopératif), reprend la plus grande partie des actifs de l'ex-géant.

Si les sociétés Volailles de France et Gastronome vivent séparément leur vie, la gestion de la première a été confiée à Guy Bernard, ex-directeur général de la seconde. Et Pascal Lebert, en charge du marketing chez Gastronome, assure le management recherche et développement-marketing pour Volailles de France.

Rétablir la rentabilité et la confiance

Des synergies entre les gammes Douce France, Chaillotine et Gastronome vont-elles s'établir ? Il est encore prématuré de le demander aux gestionnaires de ces marques. Pour le moment, leurs priorités ont été de « poursuivre le service aux clients sans à-coups, dans la continuité des partenariats établis par les dirigeants précédents. Assurer la rentabilité de la nouvelle société. Et redonner confiance aux partenaires ». Rude tâche quand on sait que la réputation de Gérard Bourgoin était de « perdre une quinzaine de millions de francs par mois », affirme un proche du dossier. Conformément aux voeux des coopérateurs, l'expertise de Gastronome devrait aussi servir pour « développer la sécurité et la traçabilité amont ».

Bassin fermier contrôlé auparavant par Bourgoin, le label Auvergne échoit à un spécialiste : Arrivé. Qui maîtrise déjà deux autres terroirs fermiers complémentaires : les Landes et la Vendée. Arrivé se voit ainsi hissé en cochallenger du marché des labels avec environ 15 % des volumes (ex aequo avec Gastronome). Derrière LDC et son emblématique Loué (40 %). Avec, à la clé, cette volonté constante de resserrer les maillons de la filière et de dynamiser la production : « Nous allons nouer des engagements contractuels auprès des quelque 300 éleveurs du label Auvergne, avec lesquels Bourgoin était plutôt en phase de désengagement », explique Jacques Arrivé, directeur général du groupe. Le site auvergnat d'Arrivé, qui, outre le label, traitera à terme 180 000 poulets standards par semaine, lui permettra également de nourrir sa marque amirale : Maître Coq.

Extension de Duc

Autre spécialiste se taillant un bon morceau de Bourgoin : Duc. Verneuil Finance, son actionnaire, récupère non seulement les parts encore détenues par l'ex-groupe dans Duc SA - contrôlant ainsi 81 % du capital - mais aussi des outils dans l'Yonne, fort utiles pour optimiser sa production. « D'ici à deux ans, l'intégralité de notre activité dinde (élevage-abattage-découpe) sera recentrée en Bourgogne, explique Joël Marchand, directeur général de Duc. Auparavant, les deux premières activités se faisaient en prestation de service dans la Drôme. Nous économiserons non seulement en coûts logistiques, mais aussi au niveau des frais d'élevage, le blé étant moins cher dans la région Centre. »

Duc réalisant moins de 40 % de son chiffre en produits frais à sa marque (à côté de la MDD et de l'approvisionnement des rôtisseries), elle prévoit une extension. Notamment vers des gammes rôties et aides culinaires cautionnés Duc. Forte de ces projets, la société annonce un chiffre d'affaires 2001 en croissance de plus de 14 %. L'exercice 2000 ayant déjà enregistré une progression de 30 % notamment liée aux acquisitions et à la conjoncture favorable pour cause de vache folle.

Si les spécialistes se découpent de grands pans de l'ex-empire Bourgoin, on les voit récupérer en même temps des activités secondaires « faisant partie des lots ». Ultimes héritages du côté « touche à tout » de Bourgoin ? Ainsi, Duc se retrouve avec les pet-foods frais Gusty, qui valorisent les sous-produits de dinde... certifiée. « Cette niche mérite d'être animée », estime Joël Marchand.

Des installations parties en fumée

Le spécialiste de la volaille certifiée hérite aussi d'un volant d'activité label Rouge (Orléanais) et bio ainsi que les pintades ou le lapin avec le site multispécialisé de Laguillaumie. Avec sa boulimie de croissance externe, Gérard Bourgoin n'avait guère le souci « d'entretenir » ses outils. Ce qui oblige bien des repreneurs à remettre leurs acquisitions en état.

Arrivé, quant à lui, a vu ses projets de remise à neuf précipités par les événements. En effet, le repreneur du site rebaptisé Arrivé-Auvergne n'a pas longtemps joui de son acquisition : l'affaire à peine conclue, une partie des installations partait en fumée ! À la suite d'un incendie dont l'origine fait l'objet d'une enquête. Du coup, Arrivé-Auvergne ne donnera sa pleine mesure qu'en fin d'année quand le site rénové redémarrera.

Triste consolation pour Jacques Arrivé : « Une modernisation du site où plus rien n'avait été investi depuis des années s'imposait. Le sinistre n'aura fait qu'accélérer les choses. » En attendant, le repreneur a dû s'installer dans le provisoire. Après avoir délocalisé l'abattage des poulets de label auvergnat vers ses bases de l'Ouest et en Ardèche (chez LDC), il en a rapatrié une partie en décembre en louant un atelier de découpe de la région.

Si Bourgoin était mauvais gestionnaire, il serait pourtant caricatural de démolir en bloc tout son édifice. Certains repreneurs ont acquis des sites en excellent état : tel Laguillaumie, récupéré par Duc ; Farmor (ex-Farmstead) ou Serynia en Espagne. Michel Houdebine, PDG de Farmor, résume bien la situation : « Nous avons trouvé un personnel moralement très marqué par l'échec de Bourgoin, avec un sentiment d'abandon. Mais, en même temps, des femmes et des hommes de grande qualité, prêts à se battre. »

Le projet de Sofiproteol était aussi de sauver un maximum d'emplois. Ainsi, le plan de reprise de Volailles de France confirme la quasi-totalité des postes CDI et CDD des sites concernés (soit 1 250 personnes). Ailleurs, les licenciements ont été limités au maximum : une vingtaine de personnes pour le site de Chailley (Duc) sur un effectif de 241 ; 14 sur 199 chez Farmor.

Autonomie et responsabilité

Seul Arrivé Auvergne, forcé de réduire drastiquement sa production de poulets standards à la suite de l'incendie, a dû licencier 110 personnes sur 380. C'est tout de même mieux que le sort des 350 salariés de l'usine de Feurs. N'ayant pas trouvé preneur, ses machines étaient vendues aux enchères vendredi dernier

Finalement, chacun des repreneurs prend à coeur de remotiver des équipes jusqu'alors tenues à l'écart de la gestion centralisée de Chailley, « capitale » de l'empire Bourgoin. « Volaille de Keranna, Farmor : chaque société dotée d'une raison sociale devient autonome et responsable », résume Michel Houdebine. De même, le site de Serynia en Espagne, repris par le Groupe coopératif occitan - auparavant fournisseur en dinde de Bourgoin depuis Castelnaudary -, deviendra une société de droit espagnol à capitaux français. Reste maintenant aux divers repreneurs de l'ex-entité à faire mentir Confucius qui veut que « le tout soit plus grand que la somme des parties ».
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Article extrait
du magazine N° 1706

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