Entretien avec Jean-Philippe Girard, Président de l’Ania : "Les pénalités logistiques explosent"

|
Twitter Facebook Linkedin Google + Email Imprimer

Le grand bal des négociations commerciales entre fournisseurs et distributeurs prendra fin le 1er mars. LSA fait le point avec Jean-Philippe Girard, le président de l’Association nationale des industries alimentaires, sur les tendances déjà observées et sur les échéances à venir.

Jean-Philippe Girard
Jean-Philippe Girard© ©PERENOM Luc

LSA - Quel regard portez-vous sur les négociations commerciales 2017 ?

Jean-Philippe Girard - La situation est tendue, voire très tendue. Les industriels sont pris en tenaille, avec un prix des matières agricoles en forte hausse, et un grand nombre d’acheteurs qui refusent toute hausse, voire demandent une déflation des prix. Il y a de l’inquiétude pour les PME, les ETI et les grands groupes. Le contexte est différent des années précédentes, où certaines matières premières étaient plutôt à la baisse. Depuis un an, le prix du blé tendre a augmenté de 16%. Le prix du lait, de 30%, celui du beurre, de 56%, et celui du porc, de 22%. L’orange et le saumon fumé ont vu leur prix grimper de 50%, le sucre de 30%, l’huile de colza ou d’olive de 16%.

 

LSA - Les négociations vont-elles se boucler tard ?

J.-P. G. - Quelques grands groupes ont déjà signé, ce qui est plutôt nouveau. J’ai l’impression que les grands blocs vont se déterminer lors des deux derniers jours. Et le dernier jour est vraiment sous pression.

 

LSA - Quelles sont les avancées depuis un an ?

J.-P. G. - Les comportements abusifs diminuent dans certaines enseignes. Je tiens aussi à rappeler que la loi s’applique en totalité, et à tous. J’ai trois observations à faire. La première, c’est que la base de toute négociation repose sur le tarif, et non sur le prix de l’année précédente. Ensuite, certaines enseignes mettent davantage le produit au cœur de la négociation, c’est positif. Mais je déplore que certains n’appliquent pas la loi, voire la bafouent. On sent toutefois une DGCCRF très mobilisée. Et quand il y a des gendarmes au bord de la route, on est plus vigilant…

 

LSA - Vous avez des exemples précis en tête ?

J.-P. G. - Des plans d’affaires ne sont pas renseignés. Mais la grande nouveauté 2017, c’est l’explosion des pénalités logistiques. Une livraison effectuée avec quelques minutes de retard peut correspondre à une amende de plusieurs milliers d’euros. Ces pénalités deviennent de nouveaux revenus pour la distribution. C’est un dévoiement de la relation commerciale ! Et que dire des dérives des NIP ! On voit aussi arriver des budgets additionnels. C’est illégal ! Et il y a toujours des retards de paiement lors des négociations commerciales. La situation financière des entreprises est déjà compliquée, cela crée des tensions sur leur trésorerie. La loi n’est pas respectée… On peut alors se demander si les sanctions sont dissuasives. Enfin, des taxes sont en permanence inventées : proximité, logistique

 

LSA - Que dire de la charte de bonne conduite de la FCD mise en place fin 2016 ?

J.-P. G. - Elle compte 14 points. Et pour l’instant, la FCD n’a pas la moyenne. On enregistre toutefois de petites améliorations, comme sur les horaires ; mais les conditions commerciales librement négociées ne sont pas respectées. Cependant, deux enseignes, que je ne citerai pas, sont plus sensibles aux fournisseurs en situation de dépendance économique. En parallèle de cette charte, l’Observatoire des négociations commerciales [installé par l’Ania en 2015, ndlr] a une véritable utilité, car il permet d’interpeller les enseignes concernées sur des comportements contraires à la loi.

 

LSA - Quelles seraient vos demandes auprès de Jacques Creyssel, délégué général de la FCD ?

J.-P. G. - J’aimerais qu’il soit un très bon élève, et que les membres de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution respectent sa charte et obtiennent la note maximale de 14/14 lors des derniers jours de négociations. J’apprécierais aussi qu’il transmette cette charte aux enseignes qui ne sont pas adhérentes de la FCD [Intermarché et E. Leclerc, ndlr].

 

LSA - Toutes les entreprises sont-elles confrontées aux mêmes problèmes ?

J.-P. G. - Non. Et pour la première fois, je vais faire une distinction entre les PME. Les PME significatives dans le chiffre d’affaires des enseignes ne sont pas épargnées lors des négociations, alors que les nouveaux venus ont moins de pression. C’est une forme de séduction envers eux. Et j’ai le sentiment que certaines enseignes signent plus vite que d’autres par rapport à l’an passé. Cela dit, il ne faut pas oublier la réalité des rayons. Si le différentiel prix est trop grand, le fournisseur qui aura eu de meilleures conditions en négociations pourrait voir ses ventes diminuer. Tout est lié !

 

LSA - Que pensez-vous de la constitution de centrales d’achats communes ?

J.-P. G. - Cela m’inquiète, car on risque de faire très mal à la filière alimentaire. Je pense que la DGCCRF et la nouvelle présidente de l’autorité de la concurrence, Isabelle de Silva, seront vigilantes. Je trouve surprenant que l’on puisse être alliés aux achats et concurrents à la vente. Cela ne peut pas en rester là. Je n’ai pas l’impression que cela serve grand monde pour le moment. Cette guerre des prix se transforme en guerre de part de marché, dans un marché assez étale.

 

LSA - N’y a-t-il pas une uniformisation de l’offre ?

J.-P. G. - Le problème de la distribution française, c’est que tout le monde fait la même chose au même moment et achète la même chose au même prix, à quelques centimes près. La vraie question, c’est « en quoi sommes-nous différents ? ». Dans ce contexte, les PME représentent des opportunités uniques, avec une vision gagnant-gagnant : c’est bon pour la PME en termes d’exposition, et pour l’enseigne en termes de différenciation. L’innovation peut être une autre clé intéressante.

 

LSA - N’y a-t-il pas, dans le lait par exemple, une certaine opacité entre industriels et producteurs ?

J.-P. G. - Nous sommes d’accord : la situation agricole est catastrophique. Mais montrer du doigt certaines entreprises n’est pas une bonne méthode. En France, dans le secteur laitier, la concurrence est rude. Et il faut différencier le marché français du marché européen et mondial. Plutôt que de partager la valeur, comme le voudrait le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, je suis plutôt partisan de la création de valeur à tous les maillons de la filière.

 

LSA - Que demande l’Ania aux candidats à la présidentielle 2017 ?

J.-P. G. - Nous préparons un nouveau document pour la fin du mois sur la base du Nouveau Pacte alimentaire que nous avions proposé dès 2016. Nous avons une industrie qui résiste. Alors, attention à ne pas tomber dans le piège du tout va mal ! Nous allons interpeller les présidentiables sur une chose importante : le lien avec les territoires, et montrer la valeur ajoutée de 16 000 entreprises qui investissent localement. Les industries agroalimentaires, dans un pays à l’arrêt, ont du potentiel, surtout si nous avons l’État à nos côtés.

 

LSA - Est-il nécessaire de changer la loi encadrant les relations industrie-commerce ?

J.-P. G. - Oui, nous allons avancer des propositions sur ce sujet. Il faut la simplifier, et, pourquoi pas, durcir les sanctions en cas de manquements. Ce sont les différents acteurs qui doivent décider de cela, entre l’agriculture, l’industrie et la distribution. La filière ne s’en sortira pas si elle continue à tirer les prix et l’offre vers le bas.

Le contexte

  • Compte tenu de la hausse des prix des matières premières et des demandes de stabilité ou de baisse des prix de la distribution, les négociations sont tendues.
  • L’Ania observe l’apparition de nouvelles taxes et pénalités qu’elle juge préjudiciables à l’activité.

Propos recueillis par Morgan Leclerc et Yves Puget

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2448

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

 
Suivre LSA Suivre LSA sur facebook Suivre LSA sur Linked In Suivre LSA sur twitter RSS LSA